Helène Cagnard[print]   [back]

La revanche des objets

Un pot, un bol, deux tasses, des pinceaux, un pulvérisateur, une rallonge électrique...
Non, il ne s’agit pas d’un inventaire à la Prévert, mais néanmoins d’une sorte de nomenclature en images. Mingjun Luo exhibe en effet dans ses peintures récentes les instruments mêmes de son métier. Les dépeignant de taille égale, elle n’établit aucune hiérarchie entre eux ; tous sont équivalents, car servent un même but, la peinture.

Depuis 1989, Mingjun Luo recourt avec maestria à la technique de l’encre de Chine sur papier et y apporte des perfectionnements afin d’obtenir des profondeurs, des ouvertures qui évoquent autant de paysages, ou encore des traits, taches, points dont la force réside dans la réduction graphique à l’essentiel et dans la trace ombrée, porteuse de dynamisme, L’artiste poursuit l’emploi de cette technique qu’elle applique désormais, depuis quelques mois, à la figuration.

Restreints à leur silhouette par un contour précis, mais agrandis, les objets nous sont rendus dans une présence affirmée. A portée de main, de l’œil, ils nous restent cependant insaisissables. Abstraits du quotidien, de leur contexte utilitaire pour devenir les modèles du peintre, ce sont eux désormais qui nous regardent. Plus de rapport de sujétion d’eux à nous. Initiant le dialogue, ils nous interrogent : « A quoi me sers-tu ?

Tous ces outils, hormis la rallonge électrique - et pour cause - et les pinces, ont un rapport avec l’eau, condition nécessaire de la peinture à l’encre de Chine. L’eau n’est nullement figurée, mais est présente dans la technique elle-même (dilution de l’encre, de la colle), et à travers les divers récipients et pinceaux qui la mettent en scène lors de l’acte de peindre.

La porcelaine, dont sont faits plusieurs des objets peints, le papier, sur lequel elle est reproduite, sont tous deux matières blanches, fragiles et nous évoquent immédiatement le pays d’origine de Mingjun Luo. Partant de ce blanc, l’artiste joue du contraste. Le noir impénétrable crée la lumière autour de lui. La peinture qui montre un bol chinois, vide, illustre peut-être le mieux cela. En effet, une lumière semble sourdre de l’intérieur. N’est-ce pas là l’une des capacités de l’art pictural, dont la peintre joue ici en virtuose : recréer, à travers une forme, la lumière qui la met au jour ? De plus, le choix répété du motif du récipient (tasse, pot, bol...) n’est certainement pas un hasard ; en effet, le récipient fut l’un des premiers objets créés par l’homme. Nous sommes ici à la source de toute création, humaine et artistique.

Parfois les ustensiles se dédoublent, des couples se créent, des histoires s’inventent, comme celle de la rallonge électrique, métaphore du travail actuel de l’artiste : un art qui dit ce qui le fait, au moyen de ce qui le fait : le pinceau peint le pinceau, et la boucle est bouclée, en un hommage aux humbles choses qui accompagnent son travail artistique, qui participent autant qu’elle à la création de ses oeuvres d’art.